Centre d’étude et de pratique du bouddhisme tibétain de Montchardon

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Allocution de J.P. Schnetzler

Présentation de l’initiation de Karmapakshi donnée par S.S. le XVIIe Karmapa.

Allocution prononcée par J.P. Schnetzler, le dimanche 11 juillet 2004 à Montchardon, en préambule à l’initiation

Vous êtes très nombreux à être venus chercher la bénédiction de S.S. le Karmapa, qui est considéré comme l’émanation de Chenrézi, le bodhisattva de la compassion, et se trouve être aussi le chef d’une des quatre lignées fondamentales du bouddhisme tibétain, l’école Karma Kagyu. Si la prise de vœux, une bénédiction et le rattachement à une lignée spirituelle ne sont pas des concepts inconnus des Occidentaux, et vous seront d’ailleurs expliqués tout à l’heure, par contre la nature exceptionnelle de celui qui va vous les transmettre, S.S. le XVIIe Karmapa, tulkou de son prédécesseur, mérite certainement d’être éclairée car il est vraisemblable que pour beaucoup d’entre vous cette notion tibétaine est imprécise. Pour les nouveaux venus dans notre famille spirituelle il est sans doute utile qu’un Européen essaye de placer ce terme exotique dans un cadre universel compréhensible.

S.S. Trinley Thayé Dordjé est le dix-septième successeur du fondateur de l’école Kagyu, Tusoum Khyenpa (1110-1193). Tous les hiérarques de cette lignée, au fil des siècles, ont été considérés comme des tulkous, c’est-à-dire des manifestations ou réincarnations de leurs prédécesseurs [1] . Essayons de prendre en compte cette organisation tibétaine à peu près inconnue de l’Occident moderne, pour mieux comprendre qui va tout à l’heure vous transmettre l’initiation de Karmapakshi (1206-1283), le premier successeur de Tusoum Khyenpa.

Remontons pour cela à l’illumination du Bouddha Sakyamuni au 5e siècle avant notre ère. Ce fils de roi devenu moine errant s’était épuisé dans un ascétisme héroïque sans pour cela trouver l’éveil qu’il cherchait. Il découvre alors une nouvelle technique de méditation, la vision pénétrante (vipasyanâ, sanskrit, lhak tong, tibétain) qui, une fois son esprit calmé et concentré, lui permet d’examiner lucidement les phénomènes, leurs causes et leurs agencements complexes. C’est ainsi que la nuit de son illumination le Bouddha retrouve le souvenir précis de toutes ses vies antérieures et comprend parfaitement le réseau entrelacé des causes qui les relie et les explique. Cette pénétration lucide de la loi des causalités interdépendantes qui fonde les phénomènes, lui permet d’abandonner tous les attachements et toutes les illusions, ce qui constitue le nirvâna. Il est désormais un Bouddha pleinement éveillé, capable d’enseigner et de transmettre le Dharma pour la délivrance de tous les êtres.

Par la suite le Bouddha citera souvent en exemple cette connaissance de ses vies antérieures. Les textes appelés Jatakas qui les racontent sont restés très populaires jusqu’à nos jours. Même si une partie peut être considérée comme des contes pédagogiques merveilleux, la réalité de souvenirs de vies antérieures n’a jamais été mise en doute, et d’autant moins qu’elle est facilement vérifiable lorsque ces souvenirs concernent une personnalité précédente décédée depuis peu, ce qui est le cas général des tulkous tibétains. C’est ainsi qu’aujourd’hui encore dans l’école de la Voie des Anciens ou Theravâda, des moines ou certains maîtres respectés, ont été reconnus comme la réincarnation d’un pratiquant bien identifié. Mais ce phénomène n’a pas eu d’autre utilité que de vérifier l’exactitude de l’enseignement du Bouddha sur les vies successives. Celui-ci s’applique d’ailleurs à tous, y compris aux êtres ordinaires, dont certains dans leur petite enfance expriment, très rarement il est vrai, quelques souvenirs de leur existence précédente, passagers mais bien authentifiables si l’on veut se donner la peine de les vérifier. Ce phénomène n’a été scientifiquement étudié que récemment, par Ian Stevenson, professeur de psychiatrie à l’université de Virginie, aux U.S.A. [2] , qui en a rassemblé environ 2 700 cas à ce jour.

Il appartenait au bouddhisme tantrique tibétain d’utiliser cette possibilité rare, de façon systématique, et chez des êtres non ordinaires, afin d’assurer la continuité organisée d’une mission d’enseignement spirituel. Il s’agit alors d’un pratiquant parvenu à l’éveil, ou en est proche, et qui, mû par l’idéal du bodhisattva, décide de se remanifester rapidement dans l’intérêt de ses disciples et de l’institution dont il a la charge. Ce fut le cas du premier Karmapa, Tusoum Khyenpa, un disciple de Gampopa, dont la réalisation spirituelle ultime a été symboliquement marquée par le don qui lui fut fait, d’une couronne noire invisible tissée des cheveux des dâkinîs, les messagères célestes du tantrisme [3] . La coiffe noire du Karmapa en est aujourd’hui la traduction matérielle grossière et visible pour les êtres ordinaires que nous sommes. Peu avant sa mort en 1193, Tusoum Khyenpa laissa à son principal disciple, Drogon Retchen, la responsabilité du monastère de Tsurphou siège principal de la lignée Kagyu, ainsi qu’une lettre très détaillée concernant les conditions matérielles de sa future renaissance. Ces précisions permirent effectivement de trouver un enfant répondant en tous points aux conditions précisées dans la lettre.

Il est évident que ce résultat, qui peut apparaître comme miraculeux, suppose pour être réalisé, d’abord des pouvoirs de clairvoyance dans le choix à l’avance des futurs parents. Il nécessite ensuite une maîtrise parfaite du complexe psycho spirituel à travers la mort et l’état intermédiaire, ou bardo des tibétains, afin de l’insérer au moment convenable dans le nouvel embryon. Cette supposition est scandaleuse pour un matérialiste, mais vérifiée aisément par les observateurs lucides et sourcilleux que sont les moines chargés d’étudier le futur tulkou, et qui souhaitent vivement trouver le vrai.

L’innovation en cette matière a été de charger un ou plusieurs disciples de rechercher la nouvelle incarnation, de la soumettre à des tests précis d’authenticité, et enfin de lui assurer l’éducation spéciale qui lui permettra de reprendre au plus vite ses fonctions dans les meilleures conditions d’efficacité. C’est ainsi qu’ont été jetées les bases du système des tulkous, dont la lignée Karmapa a été la fondatrice au Tibet, en 1193. C’est seulement 282 ans plus tard qu’a été fondée la lignée célèbre des Dalaï Lamas, par Guendün Drub, au moment de sa mort en 1475. Il est certain que l’organisation des tulkous a largement contribué à la stabilité des enseignements du bouddhisme tantrique jusqu’à nos jours, à travers l’histoire agitée du toit du monde.

Le souci principal des enquêteurs monastiques est évidemment de retrouver la réincarnation authentique de leur maître disparu. Ils se fondent pour cela d’abord sur l’exactitude des informations, orales ou écrites, laissées par le Karmapa décédé : lieu de naissance, description de la maison, nom des parents. Ils observent ensuite les caractéristiques, souvent très étonnantes, de l’enfant, qui parfois leur facilite le travail en déclarant spontanément : « je suis le Karmapa », ou en reconnaissant l’un ou l’autre des enquêteurs et en lui rappelant tel évènement de leur passé commun.

L’ensemble de ces faits extraordinaires doit être apprécié à la lumière des capacités hors norme qui abondent dans les biographies des seize Gyalwa Karmapa (Gyalwa est un titre qui signifie : vainqueur). Ceux-ci ont toujours été renommés pour leurs pouvoirs de clairvoyance, et d’autre part d’action directe sur la matière que la parapsychologie moderne appelle psychokinèse. Mais plus que ces phénomènes, exceptionnels, bien que normaux puisqu’ils expriment certaines possibilités de la nature de Bouddha, ce qui apparaît comme caractéristique des Karmapa, c’est la constance de leur souci exclusif du bien d’autrui, de leur compassion agissante, de leur lutte pour la paix, dans un pays dont l’histoire est riche en querelles et guerres civiles ou étrangères. Ce n’est donc pas sans raison que les Karmapa sont considérés comme une émanation de Chenrézi. L’influence spirituelle de leur lignée fournie par l’initiation de Karmapakshi, que vous allez recevoir, vous guidera et vous soutiendra sur le difficile chemin de l’éveil.

Je ne vous parlerai pas de la longue histoire de la lignée, dont il existe une biographie en français [4] , pour vous dire seulement quelques mots du XVIe Karmapa, S.S. Rangdjoung Rigpai Dordjé. Celui-ci quitta le Tibet en 1959, lorsque l’occupation communiste chinoise devint insupportable, et se fixa à Rumtek au Sikkim. S.S. ne prévoyait pas de libération possible rapidement pour le Tibet, aussi se tourna-t-il vers l’enseignement du Dharma en Occident, jugeant que notre besoin en était grand et que le bouddhisme pourrait donc s’y développer. C’est ainsi qu’en 1974 le Gyalwa Karmapa se rendit pour la première fois en Occident et qu’en 1975 il fonda ses premiers centres français. Depuis lors, ces créations ont prospéré et même engendré des lamas occidentaux, pour la première fois dans l’histoire. Les centres européens les plus importants sont ceux de Dhagpo en Dordogne, consacré à l’enseignement public, et celui du Bost (Kundreul Ling) en Auvergne, dédié à la vie monastique et aux retraites méditatives de longue durée, qui reçoit des candidats de toute l’Europe. Quant à Montchardon il a reçu son nom (Karma Migyur Ling) de S.S., avant même la signature définitive de l’acte d’achat en 1975. Lorsque S.S. quitta son corps, en 1981, l’implantation du bouddhisme dans les pays de l’Ouest était effectuée, ainsi que l’avait annoncé une prophétie célèbre de Padma Sambhava, l’introducteur, au VIIIe siècle, du bouddhisme au Tibet.

Il restait à découvrir le tulkou du XVIe Karmapa, ce qui ne fut pas chose facile dans le contexte géopolitique perturbé de l’occupation communiste chinoise du Tibet, avec les conflits multiples engendrés par cette coupure fondamentale. Nous nous limiterons donc à souligner qu’il fallut une grande prudence à Shamar Rinpoché, le deuxième dignitaire de l’école Kagyu, après S.S. le Karmapa, pour faire passer la frontière indienne incognito au fils de Mipham Rinpoché, un respectable lama Nyingmapa de Lhasa,. Cet enfant dès sa naissance, en 1983, avait déclaré « Je suis le Karmapa », mais le phénomène était resté caché pour des motifs de sécurité aisément compréhensibles. Une fois libre en Inde, le XVIIe Karmapa Trinley Thayé Dorjé, devant qui vous vous trouvez, a été reconnu et intronisé par Shamar Rinpoché en 1994. Sa formation s’est officiellement achevée en décembre 2003 et il porte désormais la charge de l’école.

S.S. peut donc maintenant se consacrer entièrement à sa mission, qui est de faire connaître le Dharma et nous ne pouvons que citer ses paroles : « En tant que XVIIe Gyalwa Karmapa ma préoccupation principale touche au bien être spirituel de tous les êtres. C’est pourquoi il est de mon devoir de déterminer comment répandre au mieux mon activité bénéfique dans le monde » [5] . Vos besoins et vos désirs, à toutes et à tous ici ce soir, répondent justement à cette offre. Vous êtes venus chercher une bénédiction qui vous aide dans les souffrances quotidiennes, ainsi que l’ouverture d’un chemin qui vous conduise ultimement au bonheur et à la libération en suivant l’exemple fourni par la lignée des Karmapa. C’est ce que vous transmettra S.S., dont pour terminer, je répète les paroles : « Transcendez l’illusion matérialiste par la pratique de la voie spirituelle » [6] .

J.P. Schnetzler à Montchardon, le 11/07/04

Notes

[1] Et leur caractère exceptionnel a été prédit dans le Samâdhirâja Sûtra, le soutra du samâdhi royal.

[2] Schnetzler Jean-Pierre. De la mort à la vie. Transmigration et réincarnation. Faits et théories. Dervy, 2000.

[3] Karma Thinley. The History of the Sixteen Karmapas of Tibet. Prajñâ Press, Boulder, 1980, p. 42

[4] Nik Douglas, Meryl White. Karmapa, le lama à la coiffe noire du Tibet. Archè, Milano, 1979

[5] Déclaration à Kundreul Ling, le 2 août 2000

[6] Trinley Thayé Dordjé. Le livre boudddhiste de la sagesse et de l’amour. Pensées recueillies par Gilles Van Grasdorff. Michel Lafon, 2001, p. 121.