Par Jean-Pierre Schnetzler
Congrégation Karma Migyur Ling, juin 2001, actualisé mars 2008 modifications en rouge
Ceux qui ont été intrigués ou peinés par les questions et conflits soulevés au sujet des deux Karmapa, trouveront ici des informations objectives leur permettant de nourrir une réflexion éclairée. Il n’est pas d’obstacle apparent qui ne puisse être surmonté et, de ce fait, conduire plus haut. Mais un effort soutenu est alors nécessaire, ainsi que l’abandon des préjugés et vérités approximatives, pour ne rien dire des effets de la propagande et des exposés partisans. Frayons-nous donc un chemin au travers, en cherchant à réaliser la vision lucide de la réalité telle qu’elle est.
De quoi s’agit-il ? Suivant la tradition fondée par le premier
Karmapa Dusoum Khyenpa (1110-1193), la direction de l’école Karma
Kagyu est principalement assurée par la réincarnation du premier
détenteur de la fonction [1]. Sa deuxième
manifestation, Karma Pakchi (1204-1283), naquit conformément aux précisions
fournies avant sa mort par Dusoum Khyenpa, et la filiation s’est poursuivie
depuis huit siècles. Le système des « tulkous »
inauguré par les Karmapa fut suivi par les autres écoles et
devint courant au Tibet.
Mais voici qu’après le décès, en 1981, du XVIe
Karmapa, Rangdjoung Rigpai Dordjé, exilé en Inde, un désaccord
éclate dans le collège des quatre régents chargés
de retrouver la réincarnation du Karmapa. Disons, pour simplifier,
que le deuxième régent, Sitou Rinpoché, découvre
en 1992 un tulkou qu’il fait accepter par les autorités chinoises
et installer à Tsurphou, puis reconnaître par S.S. le Dalaï
Lama. Le premier régent, Shamar Rinpoché découvre un
autre tulkou, qu’il fait sortir clandestinement du Tibet occupé
et qu’il intronise officiellement à New Delhi, en 1994. Depuis
les Karma Kagyupas sont divisés.
Pour scruter des faits complexes, il va nous falloir étudier avec quelques
détails le déroulement des évènements. Mais pour
les comprendre il faut les replacer dans leur contexte géopolitique
actuel. Il faut aussi les situer dans l’histoire tibétaine qui
les enveloppe et les détermine. Nous aurons également à
nous demander comment ces faits influencent le système spirituel et
institutionnel des tulkous, que de surcroît nous connaissons peu en
Occident. Nous tenterons enfin de pénétrer la signification
spirituelle de ce conflit et les enseignements précieux qu’il
nous propose. On discernera aisément qu’ils sont vitaux, pour
l’avenir de la lignée Karma Kagyu bien entendu, mais aussi pour
celui du bouddhisme tibétain.
Ce court travail ne peut être qu’une introduction générale
à ces questions. Les lecteurs intéressés par le détail
des faits, peuvent se reporter à un volumineux document, 225 pages,
disponible sur Internet, qui rassemble des textes édités et
des extraits de la presse, notamment indienne et asiatique[2]
. Dans notre texte nous avons ajouté chemin faisant quelques références
et nous limiterons à ce qui est indispensable pour aborder un sujet
difficile.
Afin de mieux le sentir examinons une légende, plus vraie que l’histoire.
Elle veut que le peuple tibétain soit né de la compassion du
bodhisattva Avalokiteçvara (Tchenrézi en tibétain), qui
est demeuré jusqu’à ce jour, son protecteur attitré.
Celui-ci prit la forme d’un singe, qui s’accoupla avec une démone
séduisante, et de cette union naquirent les Tibétains. Ceux-ci
ont noté, avec humour, que leurs habitudes indisciplinées et
querelleuses en proviennent certainement. Surtout lorsqu’ils oublient
la nature de Bouddha de leur ancêtre.
Sans doute un Français
conscient des convulsions de son histoire peut-il se reconnaître avec
sympathie dans celle des Tibétains.
Le haut plateau tibétain, dont l’altitude oscille autour de 4 000 mètres, est entouré de chaînes montagneuses où se situent les sommets les plus élevés du monde. Cette forteresse naturelle se trouve au centre géographique de l’Asie et de là partent ses plus grands fleuves. Cette position difficile et stratégique en a fait depuis toujours un lieu redouté et convoité, ce que prouve l’histoire. Temporairement fermé et neutralisé au début des temps modernes, par l’équilibre des ambitions des grandes puissances, il a succombé lorsque celui-ci s’est rompu, devant le messianisme communiste chinois. Son intérêt stratégique du à sa position centrale n’avait pas changé, mais d’autres motifs apparaissaient : ses richesses minières inexploitées, ses immensités vides si propices à l’installation de poubelles atomiques et de centres de fusées. La faible population tibétaine, 5 ou 6 millions d’êtres, et son inexistence militaire en comparaison de la Chine en faisaient une proie rêvée. D’où sa condamnation.
Dès les origines cette position centrale, proche de la grande route commerciale centre asiatique, dite route de la soie, avait engendré une histoire mouvementée[3] . Rappelons que les Tibétains parlent une langue parente du Birman, mais étrangère au chinois et aux langues indiennes. La religion primitive du pays était, selon les sources bouddhiques, le bön animiste et chamaniste, comme les religions sibériennes. Les Tibétains, belliqueux et pillards, se sont avérés des guerriers redoutables, lorsque leurs rois ont réussi à suffisamment unifier le pays. L’empire tibétain est au sommet de sa puissance lorsque le roi Trisong Detsen envahit une partie de la Chine et atteint la capitale Chang’an, qu’il pille en 763.
C’est aussi lui, selon la tradition, qui invitera Padmasambhava à
prêcher le bouddhisme tantrique au Tibet et l’influence indienne
de sa voie progressive va l’emporter sur la voie chinoise abrupte du
Ch’an. Néanmoins la communauté religieuse bouddhique,
qui va s’établir petit à petit, donnera plus tard un style
particulier aux rapports avec les Mongols et les Chinois, lorsque ceux-ci
seront devenus bouddhistes. En attendant, le bön s’oppose violemment
au bouddhisme naissant, qui, selon les sources bouddhiques, est persécuté.
Dans cette période troublée, l’empire se fragmente. Comme
l’implantation finale du bouddhisme va porter au pouvoir la communauté
monastique, la pacification relative du gouvernement et des mœurs va
faire disparaître la menace militaire tibétaine. Les siècles
suivants seront plutôt marqués par les efforts souvent infructueux
du Tibet pour conserver son indépendance, devant des agresseurs déterminés,
mongols d’abord, chinois ensuite, mais aussi et accessoirement, turcs,
népalais et anglais.
Le bouddhisme tibétain sera véhiculé par quatre écoles et leurs subdivisions, qui se différencieront au fil des siècles.
1. L’école des Nyingmapas ou des Anciens, héritière
de la première diffusion du bouddhisme, avant la persécution
du roi Langdarma, a le plus complètement conservé l’héritage
yogique de Padmasambhava, et de ce fait s’impliquera moins dans les
luttes de pouvoir.
2. L’école Sakya ou de la terre grise, s’implante
d’abord au pays de Tsang, à l’ouest de Lhassa. Issue d’un
membre de la noble famille Kheun, au 11e siècle, elle se transmettra
le plus souvent dans la famille d’un hiérarque marié et
sera la première à jouer un rôle politique en réussissant
temporairement à unifier le pays sous son influence.
3. L’école habituellement appelée Kagyu
ou de la transmission orale, est issue d’une double origine, érémitique,
yogique et souvent laïque d’une part, monastique de l’autre,
et conservera ces deux caractéristiques jusqu’à ce jour.
Elle est issue de Marpa le traducteur, laïc et sanskritiste, grand voyageur,
qui ramènera de l’Inde les six yogas de Naropa et le Mahamoudra.
Son disciple Milarepa (1052-1135) demeure le saint ermite et le poète
le plus célèbre du Tibet. C’est Gampopa son élève,
déjà formé dans l’école monastique Kadam,
qui fonde l’organisation pratique de la lignée au monastère
de Dhagla Gampo en 1121, d’où jailliront les 4 grandes et 8 petites
écoles de la tradition Kagyu.
Dusoum Khyempa (1110-1193), disciple de Gampopa, fonde le monastère
de Karma Gön au Kham, d’où viendra son nom de Karmapa, puis
le monastère de Tsurphou, proche de Lhassa en 1187. Il sera l’initiateur
du système des tulkous, en annonçant sa future renaissance,
avec tous les détails nécessaires, à son disciple Drogon
Retchen[3a] , et son intention
d’assurer ainsi la continuité des enseignements spirituels de
l’école. La lignée des Karmapas précède
ainsi de trois siècles celle des Dalaï Lamas et s’est perpétuée
de façon indépendante sans avoir besoin de justification et
de reconnaissance extérieures à elle-même.
Les Kagyupas, tout particulièrement ceux de la famille Phagmogru, succèderont
aux Sakyapas dans la tentative de fédérer autour de leur école
le Tibet morcelé.
4. L’école Guéloug ou des vertueux, a été
fondée par Tsongkhapa (1357-1419), qui sur le modèle d’Atisha
a remis en valeur les vœux monastiques dans leur rigueur, et insisté
sur l’importance des connaissances théoriques et de la formation
intellectuelle.
Seunam Gyatso, en 1578, reçoit du Khan mongol le titre honorifique
de Dalaï (Océan, sous-entendu de sagesse) Lama. Il accorde rétrospectivement
ce titre à ses deux incarnations antérieures, provenant d’un
disciple de Tsongkhapa, Guendun Droup (1391-1474). Le système des tulkous
s’enrichit ainsi d’une lignée prestigieuse, trois siècles
après son instauration par le premier Karmapa. Il appartiendra aux
Dalaï Lamas, grâce à l’appui mongol puis chinois,
d’imposer une relative unité au Tibet féodal[4] .
L’hindouisme et le bouddhisme, qui prennent en compte la transmigration, ont toujours enseigné que la renaissance est déterminée par le cumul des causalités psychiques antérieures. Episodiquement, dans toutes les écoles du Theravâda et du Mahâyâna indien, ont été décrites les réincarnations de certains maîtres. Le fait est d’ailleurs indépendant de la valeur spirituelle, et des observations d’enfants ordinaires racontant spontanément leurs souvenirs de vies antérieures sont fréquentes en Asie, encore de nos jours[5] .
Le propre du bouddhisme tibétain est d’avoir élaboré
une institution, le Labrang, destinée à contrôler la perpétuation
d’une lignée de réincarnation, dans le but de maintenir
un enseignement et une école ou un monastère et ses biens. Dans
ce cas la renaissance est volontaire, programmée, et motivée
par l’idéal de compassion active du bodhisattva. Il faut bien
entendu commencer par vérifier l’authenticité du tulkou.
Cette tâche capitale est dévolue à un ou plusieurs disciples
choisis, à un maître compétent de la lignée ou
parfois d’une autre, qui mènent une véritable enquête.
Ceux-ci se fondent sur les indications écrites (sur 16 Karmapas, 7
seulement ont écrit une lettre décrivant les conditions de leur
renaissance) ou orales laissées par le maître défunt et
sur l’examen minutieux de l’enfant et des circonstances souvent
extraordinaires de sa naissance. Au premier rang des critères figurent
la reconnaissance des êtres et des objets de la vie précédente
par le jeune tulkou. Ce travail essentiel a le plus souvent été
accompli à l’intérieur de chaque école et lorsqu’un
gouvernement central a fini par s’établir sous la direction du
Dalaï Lama appartenant à l’école Guélouga,
celui-ci s’est borné à enregistrer la reconnaissance déjà
effectuée dans la lignée à laquelle appartient le tulkou.
La deuxième tâche nécessaire est d’assurer au jeune
tulkou l’éducation sur mesure lui permettant de maîtriser
les obligations exceptionnelles qui lui incombent, et sans laquelle il ne
pourrait retrouver l’usage du patrimoine intellectuel et spirituel constitué
dans ses vies passées. Si cette aide indispensable n’est pas
apportée comme il convient, et de façon précoce, les
risques de déviation ou d’échec sont réels et il
en existe plusieurs dans l’histoire, nous en citerons un plus loin.
Lorsque tous les facteurs favorables ont été réunis,
on peut assister à ce spectacle étonnant d’un être
jeune qui maîtrise une érudition rare, s’exprime avec sagesse
et se dévoue avec énergie et patience, des heures durant, à
recevoir des disciples ou des curieux, pour recommencer le lendemain. C’est
à de tels tulkous que le bouddhisme tantrique doit d’avoir pu
transmettre intact jusqu’à ce jour, le patrimoine si complexe
de ses enseignements et de ses méthodes, au travers des obstacles accumulés
par la sottise, les passions, et l’histoire qui en découle. Le
système a fait ses preuves. Nous devons faire ce qu’il faut pour
qu’il continue.
Est-ce à dire qu’il est parfait ? Certainement pas, tout peut
être perverti. Il est donc nécessaire d’examiner ses failles.
La première réside dans la nature humaine. Tant que l’être
n’a pas réalisé la libération complète d’avec
l’ignorance, le désir et la répulsion, il demeure soumis,
dans une mesure variable, à ces souillures, et donc capable d’erreur
et d’attachements égocentriques. Les derniers à disparaître
sont la volonté de puissance et l’infatuation idéologique,
pour une noble cause, bien entendu, mais l’adage occidental et latin
nous informe que la corruption de ce qu’il y a de meilleur est la pire
(corruptio optimi pessima). Il n’a pas manqué au Tibet
d’êtres arrêtés en chemin qui ont vérifié
le proverbe. Le pratiquant occidental est donc prié de ne pas céder
à la foi naïve, à l’idéalisme angélique,
au prestige exotique et à l’admiration sans esprit critique.
Examinant et scrutant le maître spirituel il doit le mettre à
l’épreuve et contrôler son authenticité. En quoi
il ne fera qu’appliquer les conseils vigoureux du Bouddha, qui demandait
à ses disciples de ne pas le croire sur parole ou parce qu’il
avait bonne réputation ou sur un argument d’autorité,
mais de vérifier par leur pratique et leur expérience personnelle[6] .
La deuxième fissure par où s’introduit le vice est le
régime féodal du Tibet, qui engendre une confusion trop facile
entre les domaines spirituel et politique ou matériel. Dans le vieux
Tibet, les familles nobles possédaient la terre et le pouvoir. Elles
souhaitaient évidemment les maintenir dans leur clan. L’apparition
des monastères les a contraintes à composer avec la nouvelle
puissance. Les moines devenus propriétaires et titulaires de droits
seigneuriaux ont certes adouci les mœurs mais ont du partager le pouvoir
avec les clans. Il était donc tentant, pour les grandes familles, d’introduire
un des leurs comme tulkou par un complot bien ourdi, et d’en retirer
ensuite les bénéfices. Le monastère y trouvait aussi
son compte en s’assurant l’appui d’un clan influent. Mais
il y a eu aussi de vrais tulkous, qui ont cédé aux tentations
du pouvoir et ont plus brillé par leurs manœuvres que par leurs
vertus. La lecture d’un ouvrage d’histoire détaillé
en fournira des exemples édifiants.
Pour être juste il faut rappeler que la fonction de certains tulkous,
le Dalaï Lama par exemple, incluait obligatoirement des engagements politiques,
et se consacrer à travailler au bien d’autrui de cette façon
est héroïque. Chacun sait que la politique est le domaine des
décisions douteuses, et plus souvent du moindre mal que d’un
bien indiscutable. Dans ce champ vaseux il est impossible de ne pas se salir,
au moins un peu. Quand on apprécie l’action d’un tel tulkou
il faut donc soigneusement différencier ce qui revient à l’homme
politique, faillible et critiquable ou simplement contraint par les circonstances,
et ce qui dépend du maître spirituel, lequel peut demeurer impeccable.
Ceci est plus que jamais vrai de nos jours dans la situation dramatique du
gouvernement tibétain en exil.
Un dernier point doit être clarifié pour que l’Occidental
apprécie sainement le problème complexe des tulkous. Nous voulons
parler de la possibilité d’une existence simultanée de
plusieurs tulkous de même origine. Le fait est établi dès
la première mention du phénomène, puisque le fondateur
du système, Dusoum Khyempa, affirmait qu’il existait en sus de
lui-même quatre autres tulkous. Cela va à l’encontre de
l’idée bien établie en Occident des limites étanches
de la personnalité et du caractère insécable de l’individu.
Si cela est vrai du corps, dit le bouddhisme, cela est faux du mental, surtout
dans son état incorporel d’après la mort biologique. Une
même influence spirituelle et psychique peut donc se joindre à
divers êtres en voie de renaissance et engendrer plusieurs tulkous [7]. Evidemment s’il
s’agit de diriger une école monastique un seul pourra s’asseoir
sur le trône, mais cela ne permet pas de dire que les autres sont faux.
Ils seront utiles autrement voilà tout. Ce point est capital dans le
cas qui nous occupe, afin de désarmer la paranoïa agressive et
simplifiante : « Si mon tulkou est vrai, le tien n’est qu’un
escroc, et moi, je suis béni ». La lecture des productions
partisanes et polémiques sur Internet, et ailleurs, est affligeante.
Nous ne donnerons qu’un exemple des conséquences nocives produites
par une défaillance dans l’éducation spéciale si
nécessaire au tulkou pour le préparer le plus tôt possible
à ses redoutables fonctions. Le cas est célèbre, il s’agit
du sixième Dalaï Lama, Losang Rigdzin Tsangyang Gyatso, (1683-1706).
Il était né près du Bhoutan un an après la mort
du Grand Cinquième, dans une famille Nyingma. Cependant, le régent
Sangyé Gyatso a mis au point, à Lhassa, la comédie qu’il
jouera avec succès durant quinze ans. Il cache la mort du Dalaï
Lama, censé être en retraite, et conserve seul le pouvoir. Mais
il envoie des groupes de recherche qui découvriront le tulkou dont
il vérifiera la qualité. Il fait alors mettre au secret l’enfant,
avec sa mère, dans un monastère proche de son lieu de naissance,
où son éducation fut certainement négligée en
ce qui concerne l’aspect politique de sa fonction. Lorsque l’empereur
de Chine Kang Xi finit par envoyer une ambassade impérative, pour avoir
le fin mot des rumeurs et du mystère, le régent se décide
à révéler qu’il a enfin retrouvé le Dalaï
Lama, et c’est en 1697 seulement que celui-ci est intronisé.
Il va très vite montrer qu’il est aussi peu intéressé
par la vie monastique Guéloug que par les affaires de l’état.
Ses goûts le portent à la vie simple, la poésie, l’amour,
et la spiritualité de l’école maternelle Nyingma. Il finira
d’ailleurs par demander son retour à l’état laïque,
malgré le scandale, et une tentative d’intimidation par l’assassinat
d’un de ses proches. Finalement l’armée mongole de Lhabsang
Khan envahit le Tibet et le régent Sangyé Gyatso fut exécuté[7a]. Le Khan écarta
du pouvoir le Dalaï Lama, et le jeune homme fut emmené par la
force, en 1706. Il disparut au sein de la colonne armée. On ignore
sa sépulture. Mais il demeure dans le cœur des Tibétains
comme une figure tragique et un grand poète, dont le nom sans doute
prophétique signifie Océan de mélodie. Il est aussi la
victime de l’ambition du régent, d’une éducation
négligée quant à l’aspect politique de sa fonction,
des affrontements tibétains et des violences mongoles.
Cet exemple nous montre aussi la troisième fissure par où s’introduit
l’altération du système. Il s’agit de la convoitise
politique des voisins du Tibet. Avec des fluctuations suivant les époques,
les Mongols et les Chinois n’ont jamais cessé d’intervenir,
par l’intrigue ou la force brute, dans la nomination du Dalaï Lama,
et du Panchen Lama ou dans l’exercice de leur pouvoir, non sans l’aide
d’individus ou de clans locaux. Lhabsang Khan, que nous venons de voir
à l’œuvre, a même installé à Lhassa
un éphémère Dalaï Lama fantoche (le parti communiste
chinois ne manque donc pas d’exemples historiques). Voyons rapidement
ces intrusions.
1. Les premières
seront mongoles. Cela commence par ordre de Genghis Khan en 1207 qui impose
un tribut au Tibet. En 1240 son petit-fils fait envahir le Tibet, détruit
les monastères et massacre les moines. Il investit le chef de l’ordre
Sakya, hautement renommé pour son érudition et sa sagesse, du
pouvoir temporel sur les provinces centrales, auxquelles Khubilaï ajoutera
le Kham et l’Amdo. Les autres ordres tentent de se trouver des protecteurs
mongols, sauf le 2e Karmapa, qui dédaigne de faire obédience
et sera pour cela emprisonné quelque temps par Khubilaï.
Lorsqu’en 1271 les Mongols établissent une nouvelle dynastie
en Chine, celle des Yuan, le Tibet est subordonné à ce nouvel
empire. Les divisions entre chefs mongols susciteront des luttes avec les
sous-écoles Kagyu. Le clan P’hagmodrou supplantera les Sakyapas
à partir de 1358 et administrera le Tibet central sous protectorat
mongol. Petit à petit la diffusion du bouddhisme va tempérer
le tempérament belliqueux tibétain, comme plus tard il calmera
le bellicisme mongol.
La lignée Karma Kagyu est sollicitée par l’empereur de
Chine, et le IIIe Karmapa y prêchera le Dharma plusieurs fois, juste
avant que la dynastie mongole Yuan cède la place aux Ming, qui règneront
de 1368 à 1644.
Après une période de luttes confuses, de rivalités de
clans et de monastères, où s’effondrera le pouvoir P’hagmodrou,
la lignée Guéloug va s’affirmer, en s’appuyant sur
les Mongols, et en s’affrontant aux Karma Kagyupas. Le XVIIe siècle
est ainsi marqué par des guerres multiples, des interventions militaires
mongoles, le sac du camp et le massacre des moines du Xe Karmapa, où
celui-ci échappe de justesse à la mort et débute une
vie errante. Le Dalaï Lama Ngawang Lobsang Gyamtso, le « grand
Cinquième », établit enfin fermement son siège
à Lhassa où il débute la construction du Potala (1645),
nom emprunté au paradis de Tchenrézi, le protecteur du Tibet.
Un gouvernement est organisé, dont les membres reçoivent des
titres nobiliaires mongols[7b] . Un de ses premiers
problèmes sera de régler un conflit frontalier avec le Népal
du temps, dont les marchands seront favorisés et le gouvernement sera
chargé de la frappe de la monnaie tibétaine. Ce motif de discorde
ressurgira plus tard.
En 1644 les Mandchous prennent Pékin et instaurent la nouvelle dynastie
des Qing qui règnera jusqu’en 1911. Son premier empereur, lui-même
bouddhiste, invitera le cinquième Dalaï Lama, sur qui il compte
pour calmer les peuples turbulents de la steppe. Chacun reconnaît la
qualité de l’autre : l’empereur veille au bien être
matériel et le Dalaï Lama à favoriser la libération
des êtres, ce qui pourrait permettre un équilibre satisfaisant.
Au Tibet les qualités du cinquième Dalaï Lama et sa tolérance
vont contribuer à pacifier les querelles. Mais, nous l’avons
vu à propos du sixième Dalaï Lama, une nouvelle invasion
mongole et les désordres qu’elle entraîne rendent la situation
mûre pour l’intervention chinoise au XVIIIe siècle.
2. La tutelle chinoise sera discrète, manifestée par deux « ambans » représentant l’empereur à Lhassa, assistés d’une petite garnison de quelques centaines de militaires. Hélas, une crise avec le Népal devait engendrer de graves évènements, qui portent encore aujourd’hui des conséquences. Le Panchen Lama était décédé en 1780, et l’un de ses frères avait été reconnu, longtemps auparavant, comme le dixième Shamar tulkou, deuxième personnage en importance de la lignée Karma Kagyu, juste après le Karmapa. Des querelles d’héritage s’envenimèrent et s’élargirent au niveau politique. Les versions divergent sur ce qui s’ensuivit. La version Guéloug est que le « traître Shamarpa » s’enfuit au Népal, où il s’employa à déclencher une guerre des Népalais contre le Tibet. La version Karma Kagyu est que, craignant à juste titre d’être assassiné, il chercha refuge au Népal, où il tenta de calmer le jeu. Le roi du Népal, de religion hindoue, mais nationaliste et intégriste, exigeait en effet des avantages commerciaux. De leur côté les Tibétains reprochaient au roi, et à juste titre, de frapper une monnaie de mauvais aloi. A deux reprises les troupes népalaises envahirent le Tibet et finalement mirent à sac Shigatsé. L’empereur Qian Long envoya une importante armée au secours de ses protégés tibétains, et ses troupes battirent les Népalais en 1792. Shamar Rinpoché fut assassiné par le poison, disent les uns, se suicida disent les autres, décéda naturellement de jaunisse dit le gouvernement népalais.
Les conséquences, pour ce qui nous importe, ne sont pas minces. Pour
l’école Karma Kagyu d’abord. Une quarantaine de monastères
furent confisqués et attribués aux guélougpas, une procédure
jugée abusive par les Karma Kagyupas. La reconnaissance officielle
du Shamarpa fut interdite par le gouvernement et ce bannissement devait durer
jusqu’à nos jours. Certes les tulkous se réincarnèrent
clandestinement, reconnus par le Karmapa, mais vécurent dans l’obscurité
sans exercer aucune fonction officielle. Il fallut attendre l’exil en
Inde, en 1964, pour qu’à la demande du XVIe Karmapa, le XIVe
Dalaï Lama, en tant que chef du gouvernement tibétain en exil,
lève l’interdit qui empêchait la reconnaissance officielle
de l’actuel et quatorzième Shamar Rinpoché, dans ses dignités
et fonctions.
L’empereur Qian Long profita de la situation pour augmenter les pouvoirs
des ambans, et surtout pour essayer de changer les règles de désignation
des dignitaires ecclésiastiques. Au lieu de chercher à découvrir
un tulkou authentique, et dans le but d’éviter la constitution
par les clans de pouvoirs héréditaires camouflés, il
imposait de tirer au sort ( ! !) parmi certains enfants reconnus prometteurs.
Pour anoblir le procédé, on mettait les tablettes portant leur
nom dans une urne d’or[8]
. C’est que si l’empereur est bien bouddhiste, il est surtout
empereur… Le système ne sera utilisé que trois fois et
l’on peut se demander si le hasard a toujours été seul
en cause dans la désignation du gagnant. Quoiqu’il en soit cette
perversion du système ne sera pas bénéfique aux trois
Dalaï Lamas sortis de l’urne, les dixième, onzième
et douzième, qui décéderont respectivement à 21,
18 et 19 ans. Certains historiens se sont interrogés sur les causes
naturelles ou non de cette mortalité précoce. Ces périodes
de régence au Tibet, et de troubles d’origine interne et externe
dans l’empire chinois, n’ont pas été heureuses.
Il est intéressant de signaler que le parti communiste chinois a récemment
remis en honneur le procédé de l’urne d’or, pour
la désignation du Panchen Lama « chinois », dans son plan
de choix et de domination des futurs tulkous tibétains. Il chaussait
ainsi les bottes des empereurs de Chine, sans cependant avoir l’excuse
d’être un disciple et défenseur du bouddhisme tantrique.
Mais comme le Parti se moque de l’authenticité spirituelle du
tulkou, le hasard ne peut que bien faire les choses, si hasard il y a.
Nous n’envisagerons pas les évènements historiques suivants,
qui n’importent guère pour la compréhension des problèmes
soulevés par les tulkous, et passerons à l’état
des choses lors de l’émigration tibétaine en Inde et de
l’installation des lignées dans un nouvel environnement, en 1959.
Lorsque les réfugiés
tibétains ont commencé à s’établir dans
des camps dispersés, et que le gouvernement en exil s’est organisé
à Dharamsala, tous les vieux problèmes de l’histoire féodale
tibétaine n’ont pas été oubliés pour autant.
Gyalo Thondup, le frère du Dalaï Lama, a proposé, en 1964,
l’abolition des écoles religieuses, qui se seraient fondues en
une, sous la direction de la hiérarchie Guéloug. Les écoles
Nyingma, Kagyu et Sakya, se sont fortement opposées au projet et les
luttes d’influence ont duré jusqu’en 1973, date à
laquelle le projet a été retiré. Mais les représentants
de quatorze camps (settlements) avaient formé une alliance
défensive populaire qui restait vigilante. En 1977, un de ses leaders
fut assassiné par arme à feu. Trois mois plus tard l’assassin
fut arrêté et confessa avoir été payé pour
ce travail par un émissaire du gouvernement tibétain en exil.
La seconde partie du contrat, encore à exécuter, visait le Karmapa[9]
. Celui-ci s’était fermement opposé au projet centralisateur
et défendait l’indépendance des ordres religieux. L’incident
est exemplaire concernant l’existence possible, autour du Dalaï
Lama, de coteries dont les principes d’action semblent parfois bien
loin du Dharma. Il faut d’ailleurs souligner que les sages de l’école
Guéloug, s’étaient opposés à ce projet d’unification.
Il n’y a jamais eu de conflits entre les sages, et la tradition d’œcuménisme
interne au bouddhisme tantrique (rimé en tibétain)
est là pour témoigner de l’unité essentielle derrière
les accidents de l’histoire. Par contre les courants conservateurs peuvent
aller jusqu’à s’opposer aux décisions de réforme
du Dalaï Lama, on l’a bien vu dans l’affaire récente
du protecteur Shougden [10], où une
partie du clergé Guéloug s’est rebellée contre
une décision pourtant interne et purement religieuse du Dalaï
Lama, aboutissant au schisme de la New Kadampa Tradition.
Lorsque les réfugiés kagyu avaient atteint l’Inde, le
Karmapa avait entrepris de fonder un nouveau monastère au Sikkim, qui
pourrait jouer le rôle de l’ancien Tsurphu. Il semblait opportun
de réparer l’injustice commise à l’égard
de Shamar Rinpoché (une punition post mortem durant presque deux siècles),
dans l’optique Karma Kagyu ou d’oublier les anciennes querelles,
dans l’optique Guéloug. Ainsi le Dalaï Lama accepta, en
1964, ce qu’il avait déjà autorisé au Tibet quelques
années auparavant mais qui n’avait pu aboutir en raison de l’invasion
chinoise, de lever l’interdiction gouvernementale à la reconnaissance
officielle du tulkou. L’actuel Shamar Rinpoché, né en
1952 comme le neveu du XVIe Karmapa, fut rétabli comme le quatorzième
de sa lignée et dans son état de deuxième hiérarque,
venant aussitôt après le Karmapa. Les relations étroites
de maître à disciple entretenues au fil des siècles entre
ces deux personnages ont été matérialisées par
la coiffe rouge offerte au Shamarpa par le Karmapa sur le modèle exact
de sa coiffe noire.
Il est possible que ce retour n’ait pas été apprécié
par Sitou et Gyaltsap Rinpochés, ainsi que leurs entourages, qui se
trouvaient ainsi rétrogradés au moment même où
ils perdaient leurs établissements au Tibet. Une opposition progressive
de leur part se fera jour par la suite.
Sous l’impulsion du XVIe Karmapa, qui a réuni autour de lui pour
leur instruction les quatre principaux tulkous de l’école, Shamar,
Sitou, Gyaltsap et Djamgön Kongtrul, Rumtek devient rapidement un centre
monastique d’enseignement et de retraite, hébergeant de surcroît
les trésors spirituels et artistiques de la lignée. Mais très
vite aussi Sa Sainteté Karmapa pousse les maîtres Karma Kagyu
à enseigner hors de l’Inde. A plusieurs reprises S.S. a exprimé
sa crainte que le Tibet ne retrouve pas rapidement les conditions de liberté
nécessaires à une pratique religieuse complète. La préservation
du Dharma et le bien de tous les êtres exigent donc de se tourner vers
l’Occident, lequel a le plus grand besoin d’une aide spirituelle
en raison de sa matérialisation croissante. N’était-ce
pas d’ailleurs ce que prophétisait Padma Sambhava pour l’époque
où les Tibétains seraient éparpillés dans le monde
comme des fourmis ? Nous en voyons aujourd’hui les résultats.
Une fois de plus le bouddhisme va s’éloigner de son Inde natale
et se développer dans une autre civilisation. Ce qui importe à
S.S. Karmapa c’est seulement la sauvegarde du Dharma en général
et des richesses méthodiques propres à la tradition kagyu en
particulier.
La tâche de S.S. le Dalaï Lama est plus complexe, car outre sa
fonction spirituelle il doit naviguer dans les eaux agitées de la politique.
Ces deux aspects, quoique reliés, doivent être soigneusement
distingués. Nous n’insisterons pas sur les qualités exceptionnelles
d’enseignant du XIVe Dalaï Lama, ni sur son charisme personnel
qui découle évidemment d’une source spirituelle. Si tous
les dirigeants politiques s’inspiraient de son exemple la planète
vivrait heureuse et en paix. Nous regrettons qu’il n’en soit rien.
Les difficultés surgissent donc au bas niveau de la politique politicienne,
quand il faut composer avec l’entourage, dont les principes d’action
peuvent être nettement moins purs ou jouer avec des adversaires communistes
chinois, dont le matérialisme et le cynisme ne s’embarrassent
de rien. Comment dans ces conditions préserver les intérêts
du peuple tibétain ? La tâche est exceptionnellement difficile.
La Chine veut, par tous les moyens, tenir le Tibet car qui occupe cette forteresse
tient l’Asie. Elle s’oppose à l’Inde sur leur frontière
commune, y a mené une guerre en 1962, et n’a jamais accepté
la tutelle indienne sur le Sikkim, où se trouve Rumtek ! Dans cet affrontement
géopolitique majeur, la querelle des deux Karmapas ne joue qu’un
rôle mineur. Le jeu est celui du contrôle politique et militaire
du Tibet, où les Chinois ont d’ailleurs déjà la
majorité numérique grâce à une immigration massive.
Le but est aussi celui d’éradiquer le bouddhisme, opium du peuple
pour un marxiste-léniniste, et pour les gardes rouges. Bien entendu
les politiciens ne veulent que manipuler des pions, et se moquent de l’authenticité
spirituelle d’un tulkou, concept inexistant pour un matérialiste.
Sur la scène des acteurs s’agitent, mais dans les coulisses,
les services secrets et leurs fonds, les intérêts financiers
et les ambitions, manipulent les êtres et les médias. En dehors
de ce contexte on ne peut comprendre la complexité de cette histoire.
Nous n’en indiquerons que quelques point saillants, laissant le lecteur
à ses recherches et interprétations.
Nous insistons sur ce fait que la dualité des Karmapas s’enracine
dans la dualité de ce monde, en ce moment précis de l’histoire
où s’affrontent le dernier survivant influent du matérialisme
communiste, avec les millions de cadavres qu’il traîne dans son
ombre, et les tenants d’un monde encore relativement libre, mais douteur
et corrompu. Entre les deux, quelques milliers d’émigrés
survivants tentent de maintenir la flamme vacillante de l’esprit, au
sein de leurs vieilles luttes tribales, face aux tentations multiples d’un
monde décomposé.
Nous suivrons simplement l’ordre chronologique des faits, en indiquant les interprétations divergentes, et laissons de côté tout ce qui n’est pas indispensable à la compréhension.
1981. 5 novembre. Rangdjoung Rigpai Dordjé, XVIe Karmapa, quitte son
corps aux U.S.A.
20 décembre. Lors de la crémation à Rumtek, un objet
bleu-noir jaillit hors du feu vers le nord. Les lamas perplexes le montrent
à Kalou Rinpoché puis déposent cet objet, sans doute
un organe sur le haut du stoupa. Sitou Rinpoché arrive sur ces entrefaites,
s’en saisit et l’emporte. Il déclarera le lendemain que
ce cœur avait atterri dans ses mains et qu’il l’emmènerait
dans son monastère de Sherab Ling. A quoi s’opposera le secrétaire
général de Rumtek, qui obtint de le conserver dans un stoupa
d’or au premier étage de ce monastère.
21 décembre. Damtcheu Yongdu, le secrétaire général,
pousse à la constitution d’un groupe de quatre régents
(Shamar Rinpoché, Sitou Rinpoché, Gyaltsap Rinpoché,
et Jamgön Kongtrul Rinpoché) chargés de s’occuper
conjointement des affaires de la lignée et de la recherche du futur
Karmapa. Il faut remarquer que cet arrangement n’avait jamais été
employé auparavant dans l’histoire de la lignée Karma
Kagyu.
En 1983, Tobga Rinpoché, du Bhoutan, succède à Damtcheu
Yongdu décédé et devient secrétaire général
du Karmapa Charitable Trust.
En 1984, sur l’initiative de Shamar Rinpoché, premier Régent,et
avec l’accord et la signature des trois autres, le groupe, en tant qu’organisme
officiel est dissous. Cependant le groupe continuera à se réunir
épisodiquement.
En 1989, Sitou Rinpoché dira plus tard avoir découvert par hasard
la « lettre de prédiction », cachée dans un reliquaire
à lui donné par le XVIe Karmapa.
Le 14 mars 1990, les quatre Rinpochés se réunissent à
New Delhi, mais Sitou Rinpoché ne les informe pas de sa découverte.
D’août à octobre, des lettres accusent les Rinpochés
de négligence dans la recherche. L’inquiétude des fidèles
se conçoit, les Karmapas précédents, sauf le premier,
ayant été découverts après un délai de
un à trois ans. Le 25 novembre les Rinpochés se rencontrent
à Delhi et réfutent les accusations. Sitou Rinpoché ne
parle toujours pas de sa «lettre de prédiction».
En 1991, Sitou Rinpoché passe plusieurs mois au Tibet et y reconnaît
de très nombreux tulkous. En son monastère de Palpoung il donne
refuge à un jeune garçon, nommé Orgyen Trinlé,
qui entrera comme moine au monastère de Kalek (et sera plus tard intronisé
à Tsurphou).
Le 5 mars 1992, l’« association Dergué » envoie une
lettre aux centres Karma Kagyu de par le monde, où elle soutient que
Sitou Rinpoché est le seul habilité à découvrir
le Karmapa.
Le 19 mars 1992, lors de la rencontre des quatre Rinpochés à
Rumtek, Sitou Rinpoché révèle l’existence de sa
lettre de prédiction. Shamar Rinpoché exprime ses doutes quant
à l’authenticité et demande une expertise qui est refusée
et l’est encore aujourd’hui. Résumons brièvement
les raisons des doutes de Shamar Rinpoché : l’écriture
lui semblait différente de celle du XVIe Karmapa ainsi que le style
du poème, de surcroît entaché de quelques fautes impensables
de la part du Karmapa dont la maîtrise de la langue était connue
; le papier était taché de sueur qui avait en partie effacé
la signature, mais l’enveloppe ne portait pas de taches semblables etc.
Les Régents se séparent sur la décision de garder secret
leur désaccord jusqu’à une prochaine réunion. Jamgön
Kongtrul Rinpoché est chargé de se rendre au Tibet pour enquête.
Le 26 mars Sitou Rinpoché envoie une lettre aux centres du Dharma asiatiques
déclarant que la recherche du XVIIe Karmapa se met en branle.
Le 26 avril, peu avant de partir pour le Tibet, Djamgön Kongtrul Rinpoché
meurt dans un accident de voiture.
Le 10 mai, Shamar Rinpoché quitte Rumtek pour un programme d’enseignement
à l’étranger. D’un commun accord aucune démarche
ne doit être entreprise pour la reconnaissance du Karmapa, durant les
49 jours du rituel funéraire en cours au bénéfice de
Djamgön Kongtrul Rinpoché.
Le 9 juin Sitou
et Gyaltsap Rinpochés s’adressent au Dalaï Lama, alors au
Brésil, par téléphone et fax, pour l’informer qu’à
l’unanimité (ce qui est faux) les Régents Karma Kagyu
lui demandent de confirmer Orgyen Trinlé comme le XVIIe Karmapa. Le
bureau du Dalaï Lama publie donc une confirmation.
Le 11 juin Shamar Rinpoché, de retour, exprime son désaccord.
L’armée indienne lui envoie un détachement de protection,
sur la nouvelle de l’arrivée de bandes tibétaines hostiles.
Le 12 juin Sitou et Gyaltsap Rinpochés déclarent au monastère
de Rumtek, que le XVIIe Karmapa va se rendre à Tsurphou (Tibet) dans
quelques jours avec l’aval du Dalaï Lama. A l’arrivée
de Shamar Rinpoché, accompagné des militaires chargés
de sa protection, ils vont s’enfermer dans le bâtiment principal
de Rumtek.
Le 15 juin, Orgyen
Trinlé arrive en voiture à Tsurphou.
Le 17 juin, après une entrevue avec Tulkou Urgyen, arrivé en
médiateur du Népal, Shamar Rinpoché reconnaît le
fait accompli, pour éviter un conflit aigu.
Le 29 juin, Pékin reconnaît officiellement Orgyen Trinlé
comme le XVIIe Karmapa, et lui octroie le titre de Bouddha vivant, une performance
remarquable pour un régime communiste. Ce même jour Sitou et
Gyaltsap Rinpochés demandent au Dalaï Lama sa reconnaissance officielle,
ensuite Shamar Rinpoché exprime ses réserves.
Le 3 juillet le gouvernement tibétain publie le communiqué déclarant
son approbation officielle.
Le 27 septembre Orgyen Trinlé est intronisé à Tsurphou.
Les membres de Rumtek, le Karmapa Charitable Trust et Shamar Rinpoché
sont absents.
En octobre 1992, les « Karmapa papers »[11]
publient les dessous de l’affaire, ainsi qu’une photocopie analysée,
et critiquée, de la « lettre de prédiction » de
Sitou Rinpoché.
Le 30 novembre 1992, une « Assemblée Kagyu Internationale »
est organisée par Sitou et Gyaltsap Rinpochés. Elle condamne
Topga Rinpoché, le secrétaire général, intimide
les membres qui ne soutiennent pas Orgyen Trinlé et demande la création
d’un nouveau Trust. Comme cette assemblée n’a aucun statut
légal ces demandes sont refusées par l’administration
du territoire du Sikkim.
En 1993 une information confidentielle du gouvernement chinois est divulguée.
Elle révèle sa politique, visant à supprimer la résistance
des Tibétains, en manipulant les personnalités religieuses du
Tibet. Dans les années suivantes le gouvernement chinois exploitera
les images d’Orgyen Trinlé en voyage à Pékin et
faisant des déclarations d’allégeance à la mère
patrie chinoise.
Le 2 août 1993, alors que Shamar Rinpoché est à l’étranger,
le monastère de Rumtek est pris d’assaut par les supporters de
Sitou et Gyaltsap Rinpoché. Les moines de la communauté établie
par le XVIe Karmapa sont menacés par des fusils, maltraités
et battus. Ils doivent s’enfuir et se réfugier dans la résidence
de Shamar Rinpoché, à quelques kilomètres, où
ils vivront de manière précaire jusqu’à ce jour.
Des manœuvres politiques agitent le Sikkim. Un « Joint Action Committee
» est créé qui agira énergiquement en faveur de
Sitou Rinpoché.
Le 25 janvier 1994, Shamar Rinpoché annonce avoir retrouvé la
réincarnation du XVIIe Karmapa. Celui-ci a quitté clandestinement
le Tibet pour l’Inde, avec sa famille. Le 17 mars, le Karmapa Trinlé
Thayé Dorjé est accueilli au Karmapa International Buddhist
Institute (KIBI) à New Delhi. Après cette cérémonie
le monastère est attaqué par des moines et laïques partisans
de Sitou et Gyaltsap Rinpochés.
Le 3 avril 1994, Shamar Rinpoché écrit comment il a eu connaissance,
au début de 1986, des qualités spéciales d’un fils,
né en 1983, de lama Mipham, un respecté lama Nyingmapa de Lhassa.
Au fil des années plusieurs émissaires discrets furent envoyés
pour tester l’enfant, qui dès son plus jeune âge déclarait
: « Je suis le Karmapa », la premire fois ˆ l'age de 6 mois devant une visiteuse qui avait connu le XVI¡ Karmapa[11a]. Le tout dans le plus grand secret afin
de ne pas faire courir de risques à l’enfant.
Le 2 août 1994, le gouvernement indien annonce que Sitou Rinpoché
est interdit de séjour du fait « d’activités anti-indiennes
». Sitou Rinpoché part voyager à l’étranger.
Le 1er février 1995, la communauté monastique de Rumtek se plaint
au nouveau Premier ministre du Sikkim d’être toujours exilée
de son monastère (l’ancien Premier ministre responsable de l’hostilité
policière et favorable à Sitou Rinpoché a été
battu aux élections de décembre 1994). De fait le secrétaire
général du Karmapa charitable Trust, Topga Rinpoché,
peut revenir du Bhoutan où il avait du se réfugier.
Toutefois rien ne change par ailleurs. Les moines du Karmapa font une grève
de la faim d’août à septembre 1995, sans succès.
En mars 1996 une « International Karma Kagyu Conference » se tient
au KIBI, à New Delhi, et fait le point de la situation. On note une
augmentation des lamas et centres qui reconnaissent Thayé Dordjé.
En 1997 Topga Rinpoché décède de maladie. Rien ne change
à Rumtek.
Le 28 décembre 1999 Orgyen Trinlé quitte le monastère
de Tsurphou au Tibet. Il arrive à Dharamsala le 5 janvier 2000. Coïncidence
intéressante, Thayé Dordjé, dont le voyage était
depuis longtemps programmé, débarque d’avion en Allemagne,
le 2 janvier. Les médias occidentaux accueillent avec enthousiasme
l’histoire du jeune garçon désarmé, qui berne ses
puissants geôliers et traverse clandestinement l’Himalaya en hiver
et en si peu de temps. Une abondante littérature, naïve et commerciale,
va célébrer l’exploit. Plus tard quelques esprits critiques,
et non suivis par les médias, estimeront que cette histoire héroïque
et limpide est moins claire qu’il n’y paraît. Tout bien
pesé le Karmapa Orgyen Trinlé, envisagé comme un pion,
pourrait être plus utile pour la politique chinoise, à Rumtek
qu’à Tsurphou. Le laisser partir aurait pu être un calcul
et non une négligence, plusieurs l’ont supposé.
En 2001 Sa Sainteté le Dalaï Lama proclame officiellement[12] que son successeur
sera élu par le parlement en exil. Il assumera des fonctions équivalentes
à celles d’un Premier ministre. Est-ce le premier pas sur la
voie d’une interruption du système des tulkous, en ce qui concerne
le gouvernement temporel, dont le Dalaï Lama a souvent parlé ?
Sa Sainteté précise qu’Orgyen Trinlé ne sera pas
sur la liste des candidats proposés au vote de l’assemblée.
Cette déclaration coupe court aux hypothèses fréquemment
soulevées suivant lesquelles Orgyen Trinlé pourrait être
le successeur du Dalaï Lama. En scindant les rôles de l’autorité
spirituelle et du pouvoir temporel, Sa Sainteté peut mettre fin aux
excès fâcheux observés au Tibet historique, mais aussi
détourner l’opposition farouche à sa personne du gouvernement
communiste, et donc permettre un éventuel compromis.
En 2002 le procès civil entre le Karmapa charitable trust
et les occupants illégaux du monastère de Rumtek aboutit à
une descente de justice. En juillet 2002 la Haute Cour du Sikkim fait effectuer
un début d’inventaire des biens du Karmapa conservés au
monastère et constate de très nombreuses disparitions d’objets
de valeur représentant une somme considérable. Une enquête
pénale pour vol est envisagée. L’inventaire est toujours
en cours. La boite censée contenir la coiffe noire du Karmapa n’a
pas encore été ouverte, mais il semble bien que le reliquaire
contenant la lettre de prédiction de Sitou Rimpoché ait disparu,
ce qui ne favorisera pas une expertise éventuelle.
En 2003 la cour de justice du Sikkim, par un arrêt du 26 août, a décidé que le Karmapa Charitable Trust était le légitime administrateur du monastère de Rumtek. Le 4 décembre les tenants d’Orgyen Trinlé ont fait appel de cette décision auprès de la Cour suprême. Le suspense continue.
Le 5 juillet 2004 la Cour suprême de l’Inde a reconnu définitivement que le monastère de Rumtek relevait du Karmapa Charitable Trust. Il reste désormais à faire appliquer cette décision et à expulser ceux qui se sont emparés du monastère par la force et l’occupent depuis onze ans.
Bien loin des remous judiciaires le Karmapa Thayé Dordjé a terminé
ses études et a été déclaré Vajrâcârya.
La reconnaissance officielle de cette maîtrise a eu lieu à Delhi
en décembre. Mais auparavant il avait reçu en juin à
San Francisco, avec Shamar Rimpoché, la transmission de la quarantaine
des tantras de Marpa qui avaient été précieusement conservés
par l’école Sakya, lors des persécutions auxquelles avaient
été soumise l’école Kagyu depuis plus de deux siècles.
A l’issue de ces rituels une photographie rassemblant les présents
montrait S.S. Sakya Trizin, chef de l’école Sakya, auprès
de S.S. le Karmapa Thayé Dordjé. Quand on connaît l’importance
attribuée par l’école Sakya à la pureté
des préceptes et du lignage, on peut se féliciter de ce qui
n’est pas seulement un symbole de reconnaissance, mais la marque d’un
retour de l’école Kagyu à ses richesses spirituelles intactes.
Le 17 mai 2006, le Karmapa Charitable trust a officiellement remis lÕadministration des biens de lÕŽcole Kagyu aux mains de S.S. le XVIIe Karmapa ThayŽ DordjŽ. En attendant quÕil puisse assumer le contr™le lŽgal du monastre de Rumtek, le KCT demande ˆ ceux qui lÕoccupent illŽgalement dÕenvoyer une lettre dÕexcuses, afin que la paix et les fonctions religieuses soient proprement restaurŽes.
Ces derniers mois le Karmapa Orgyen TrinlŽ a plusieurs fois fait savoir son dŽsir de rencontrer le Karmapa ThayŽ DordjŽ et le Shamarpa. Une rencontre a eu lieu le 9 janvier 2007 ˆ l'h™tel Oberoi Continental de Delhi, entre le Karmapa Orgyen TrinlŽ, le Shamarpa et cinq autres personnes. Cette prise de contact a permis un Žchange d'informations. Le gouvernement tibŽtain est dŽsireux de nŽgocier les charges judiciaires pesant sur Sitou et Gyaltsap RinpochŽs, les occupants de Rumtek, et le Joint Action Committee. Moyennant quoi ThayŽ DordjŽ serait acceptŽ comme une rŽincarnation du Karmapa. Le Shamarpa exprima son souhait que la discussion soit limitŽe ˆ l'intŽrieur de l'Žcole Kagyu. Ce premier pas ouvre d'intŽressants horizons.
L'ambiance des relations a continuŽ ˆ se dŽtendre en 2007, avec des Žchanges courtois entre S.S le Dala• Lama et Shamar RimpochŽ. Mais la situation juridique, en raison de manÏuvres retardatrices de procŽdure n'a pas ŽvoluŽ. On attend un jugement pour mars 2008.
La première constatation est que nous devons au Tibet d’avoir transmis intacts les formes et le sens du bouddhisme tantrique, grâce aux maîtres vivants qui les ont réalisés. Ce legs inestimable nous a été fait au travers de lignées de tulkous. L’isolement géographique et culturel du Tibet montagneux lui a permis de conserver, dans une relative fraîcheur, des méthodes de libération, que le monde occidental moderne a depuis longtemps oubliées ou méconnues. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est moderne, comme les guerres mondiales, les génocides efficaces, et les bombes atomiques. Remercions donc les tulkous et les maîtres qui nous montrent la voie de la délivrance et pratiquons leurs enseignements.
Mais on peut dire aussi que les tulkous ont survécu malgré les
vices du système au Tibet, la féodalité, les guerres
de clan, les déviations par la tentation du pouvoir et la confusion
du spirituel et du temporel. Nous ne sommes pas obligés d’accepter
cette part de l’héritage médiéval. D’autant
moins qu’elle flatte en nous, comme en tout homme, l’égocentrisme
partagé du clan, une tare largement connue en Occident, si nous en
croyons nos guerres de religion et nos conflits politiques. Nous avons donc
à aiguiser notre sagesse, exercer notre esprit critique, pour discerner
ce qui est vrai dans ce qui est dit, et ce qui est bon dans ce qui est fait.
En quoi nous retrouvons le fondement des enseignements du Bouddha : la sagesse
qui voit clair, recherche les causes, vérifie par l’expérience
et guide l’usage de la compassion
Cette attitude juste doit nous aider dans un usage efficace du système
des tulkous. Le premier point est de découvrir un tulkou authentique.
Cela nécessite un examen objectif, indépendant des pressions
politiques, financières ou culturelles, qui pouvaient jouer au Tibet.
On peut noter qu’en France, par exemple, il n’existe pas de puissantes
familles, de riches propriétaires ou d’hommes politiques farfelus,
qui voudraient assurer à leurs rejetons la puissance, et une brillante
carrière, en les plongeant enfants dans un monastère bouddhique.
D’ailleurs les congrégations, propriétaires des monastères,
n’ont ni fortune, ni rôle socio-politique prestigieux. Leurs statuts,
calqués sur ceux des congrégations catholiques, prévoient
l'élection de leur supérieur. Ce facteur démocratique
et la société laïque environnante sont une protection efficace
contre les déviations du système des tulkous, puisqu’il
n’existe guère d’obstacles organisés. Les difficultés
éventuelles viendraient plutôt de facteurs psychologiques banaux,
qu’il ne faudrait cependant pas sous-estimer, en particulier l’incompréhension
de ce qu’est un tulkou, avec les obstacles à sa reconnaissance
et les conflits familiaux que cela peut entraîner. Nous pouvons donc
espérer que l’insertion des tulkous se développera harmonieusement
en Occident, s’il y a suffisamment d’êtres animés
par l’idéal du bodhisattva, qui décident de se dévouer
à l’expansion du bouddhisme tantrique dans nos pays.
Le deuxième point est de bien élever le tulkou découvert.
Cette éducation sur mesure pour sujet exceptionnel doit commencer tôt
et se poursuivre avec persévérance. Elle nécessite donc
une organisation compétente, qui existait au Tibet, à l’intérieur
du monastère, et qu’il faudra créer en Occident. Dans
les deux cas une vision spirituelle à long terme, uniquement centrée
sur le développement spirituel du tulkou et sa capacité d’aider
les êtres, serait le principe directeur de la pédagogie.
1. Du spirituel et du temporel
Cette histoire, nous l’avons vu plus haut, est le témoin typique
d’un monde spirituellement décadent et coupé en deux.
En ce sens elle révèle notre état et peut nous enseigner
comment ne pas tomber dans le piège.
L’appât qu’il contient est celui de la puissance directe
exercée dans le monde, de l’exercice politique et des avantages
secondaires qui l’accompagnent : puissance, gloire et argent. Son attrait
est exalté par la situation objective de coupure et d’affrontement
engendrée par l’occupation étrangère du Tibet.
Traiter avec l’occupant, pour la bonne cause, et finalement le tromper,
est un jeu périlleux, qui peut attirer les meilleurs joueurs.
De nombreux indices montrent que ce fut la démarche choisie par ceux
qui, comme Sitou Rinpoché, ont joué la carte chinoise : nombreux
voyages en Chine, entente avec les autorités bien avant la proclamation
du tulkou, reconnaissance de celui-ci par le gouvernement chinois avant le
Dalaï Lama, et bien entendu sanction par les autorités indiennes
mécontentes.
Le fait d’avoir induit la reconnaissance formelle d’Orgyen Trinlé
par S. S. le Dalaï Lama, en prétendant inexactement que tous les
régents étaient d’accord, montre clairement qu’il
s’agit d’une manœuvre. On peut supposer que S.S. le Dalaï
Lama a persisté dans son attitude, y voyant un bénéfice
politique, celui de placer au Tibet un tulkou reconnu par lui, qui pourrait
devenir un précieux moyen d’action, puis de compromis si les
Chinois persistaient dans leur opposition au Dalaï Lama[12a]. Il s’agit
là d’une action au niveau temporel d’un chef de gouvernement,
qui doit être soigneusement distinguée des capacités spirituelles
ou des vertus didactiques de Sa Sainteté. L’erreur de base est
sans doute d’avoir compromis le Karmapa ou sa fonction dans un rôle
qui n’est fondamentalement pas le sien.
L’attitude de Shamar Rinpoché a toujours été de
se tenir à l’écart des propositions communistes et de
ne revendiquer, pour la lignée Karma Kagyu, que son indépendance
de toujours et la perpétuation de ses enseignements spirituels. Il
ne faisait d’ailleurs que suivre l’exemple de S.S. le XVIe Karmapa,
qui ne prévoyait guère une libération proche du Tibet
et conseillait, de répandre le Dharma, pour le préserver, et
particulièrement en Occident ce qui serait bénéfique
pour notre société désenchantée.
2. De l’existence de deux tulkous
Nous avons vu que le phénomène, en soi, est banal au Tibet.
Le fait nouveau et conflictuel est l’existence de deux candidats reconnus
à la fonction de supérieur de l’école, dans un
contexte d’occupation chinoise du Tibet, et d’expansion mondiale
du bouddhisme. Cette situation, en elle-même, ne préjuge pas
de la qualité spirituelle des deux tulkous. Elle nous engage donc à
ne pas tomber dans une attitude partisane et à les respecter sur ce
plan personnel. Comme le Karmapa se reconnaît souvent lui-même,
en proférant dès l’enfance « Je suis le Karmapa
», il est logique d’attendre et d’examiner les fruits spirituels
qui seront manifestés par les deux tulkous.
Shamar Rinpoché avait proposé de laisser les deux tulkous, accompagnés
seulement de leurs parents, se réunir dans l’intimité
et débattre entre eux de la suite à donner à la situation.
Cette sage proposition, ainsi que celle de reconnaître les deux tulkous,
ont été refusées par S. S. le Dalaï Lama[13]
.
Il ne reste plus qu’à tolérer l’état de fait
sans l’aggraver d’aucune manière. Comme il n’existe
aucune différence dogmatique ou pratique entre les partisans des deux
tulkous, S.S. le Dalaï Lama fait justement remarquer qu’il n’y
a pas lieu d’établir une sélection entre les pratiquants
et d’en proscrire certains. Ce qui condamne l’usage de tracts
agressifs du type de celui qui a circulé lors de la venue de S. S.
le Dalaï Lama en France l’été 2000.
Pour que le problème soit résolu, il ne suffirait pas, à
l’un ou l’autre des candidats, d’occuper matériellement
le siège de Rumtek. Le monastère a été occupé,
en août 1993, par des hommes de main armés et des moines partisans
de Sitou Rinpoché, qui en ont chassé de force la communauté
primitive. Il s’agit là d’une tentative de schisme, dont
la pollution spirituelle ne peut être effacée que par une cérémonie
religieuse de réconciliation, ainsi que le souligne Shamar Rinpoché[14] .
L’environnement politique n’y est guère favorable. L’Inde
est très susceptible en ce qui concerne le Sikkim, où les mouvements
prochinois sont actifs et l’infiltration des agents chinois dans les
monastères, notable, si l’on en croit les indiscrétions
des services secrets indiens. Pour le moment l’installation d’un
Karmapa reconnu par les Chinois est peu probable. Elle ne résoudrait
d’ailleurs rien sur le plan purement religieux.
3. De la suprématie du spirituel
Le fait que les reliques, les trésors textuels et artistiques de la
lignée soient toujours sous scellés à Rumtek, en attendant
le retour du Karmapa, est attristant. Que le monastère ait perdu son
centre de retraite et ses capacités d’enseignement est douloureux
! Que la coiffe noire, offerte par l’empereur de Chine au Ve Karmapa,
soit cachée aux regards, est la marque d’une occultation, temporaire,
de la lignée. Mais celle-ci a vécu sans Rumtek, et les «
objets les plus saints ne sont pas indispensables », dit Shamar Rinpoché[15] . La coiffe noire en tissu n’est
que la copie très imparfaite de celle, invisible, tissée par
les cheveux des Dakinis. L’esprit se sert des objets mais les transcende.
Ainsi donc, seule en vérité compte l’indépendance
de la lignée et la transmission parfaite des enseignements libérateurs.
« Ces méthodes ont été gardées et transmises
de maître à disciple au travers des siècles. Elles ne
doivent pas disparaître aujourd’hui, sous l’influence d’une
corruption interne et d’une agression externe »[16]
. Il est bon de noter que cette conservation nécessaire du patrimoine
diversifié des quatre écoles tibétaines, a été
exprimée dans les mêmes termes pour contrer la tendance dictatoriale
unificatrice, par le Ve Karmapa contredisant l’empereur de Chine, et
de nos jours, par certains religieux guélougs, devant le projet de
réunir les quatre écoles. Le prix à payer serait la stérilisation.
La centralisation autoritaire tue la diversité féconde. Nous
laisserons le mot de la fin à Sa Sainteté le XVIIe Karmapa Thayé
Dordjé, qui a souvent souligné son rôle seulement spirituel
: « En tant que XVIIe Gyalwa Karmapa, ma préoccupation principale
touche au bien-être spirituel de tous les êtres. C’est pourquoi,
il est de mon devoir de déterminer comment répandre au mieux
mon activité bénéfique dans le monde… je suis convaincu
que rien de valable ni de bon pour la société ou le Dharma ne
sortira jamais de la confusion entre politique et Dharma ou entre Dharma et
politique »[17]
.
« Quoique vous fassiez, n’abandonnez pas l’intention altruiste…Transcendez
plutôt l’illusion matérialiste par la pratique de la voie
spirituelle »[18].
Karma Migyur Ling. J.P. Schnetzler, fŽvrier 2008.